samedi 25 février 2017

Everybody say Zouglou!



PLAYLIST :

01 - " Asec Kôtôkô ", Poussins Chocs, Côte d'Ivoire, 1996
02 - " Gboglo Koffi ", Les Parents Du Campus, Côte d'Ivoire, 1991
03 - " Victoire ", Petit Yodé et l'Enfant Siro, Côte d'Ivoire, 2000
04 - " Antilaleca ", Petit Yodé et l'Enfant Siro, Côté d'Ivoire, 2002
05 - " Serie M ", Les Avocates, Côte d'Ivoire
06 - " Paris ", Petit Yodé et l'Enfant Siro, Côte d'Ivoire, 2000
07 - " 1er Gaou ", Magic System, 1er Gaou, Next Music, France, 2002
08 - " Génération Mapouka avec Les Tueuses de la Cote d'Ivoire ", Envoyé Spécial, France

[FR] Apparu au début des années 1990, douze ans avant une première reconnaissance française, avec " Premier Gaou " de Magic System [07], le Zouglou achève une soif de réunion populaire et de libération musicale. Et pourtant, derrière Magic System ou même le Mapouka, a-t-on jamais vraiment entendu parler en Francede Zouglou ?

Avec la mort du président Félix Houphouët-Boigny en 1993, qui avait accompagné le pays depuis son indépendance en 1960, la Côte d'Ivoire a du mal à relever la tête. En proie à divers problèmes de gouvernance et jouant dangereusement avec les tensions ethniques, le nouveau  gouvernement d'Henri Konan Bédié est ouvertement critiqué.

Mais, les raisons du mécontentement sont plus anciennes car, depuis la fin des années 1970, avant la mort d'Houphouët, l'économie ivoirienne commence à stagner. Résolument tournée vers l'extérieur, la Côte d'Ivoire qui avait jusqu'alors connu un développement spectaculaire souffre de la chute des cours du cacao et du café et de ce que le jargon économique nomme plus communément " la dégradation des termes de l'échange ". Malgré les mots de réconfort du président Houphouët-Boigny, leader incontesté et incontestable du pays, la crise est là et s'installe : les plans d'ajustements structurels se succèdent les uns après les autres sans grand succès, un pagne du nom de " Conjoncture " est créé, note Yacouba Konaté, une bière du même nom aussi. À l'Université, les chambres étudiantes sont surchargées, et les bourses ne sont plus versées.
Or, avant que la rue ne s'en empare pour y faire résonner ses problèmes, c'est précisément chez l'étudiant que le zouglou voit le jour :
" Ah ! La vie estudiantine !
Elle est belle mais il y a encore beaucoup de problèmes.Lorsqu’on voit un étudiant, on l’envie
Bien sapé, joli garçon sans produit ghanéen
Mais en fait, il faut entrer dans son milieu pour connaître la misère et la galère d’un étudiant.
Ohô ! Bon Dieu, qu’avons-nous fait pour subir un tel sort ?
Et c’est cette manière d’implorer le Seigneur qui a engendré le zouglou! "
Didier Bilé, "Gbolo Koffi", Les Parents du Campus, 1990 [02].
En 1980, suite à la politique de déconcentration de l'Université, Yopougon, la plus étendue des dix communes de la ville d'Abidjan, se voit dotée d'une cité universitaire. Avec ses deux milles maquis [maquis : restaurant ou gargote où l'on mange, boit, écoute de la musique et rencontre des filles], Yopougon est un lieu de fête qui rivalise avec le quartier de Treichville au titre de coeur de l'économie libidinale de la capitale. Mais, derrière les apparences d'une vie en dilettante, partagés entre les bancs de l'Université et le maquis, les étudiants sont eux aussi en proie aux problèmes qui touchent le pays.
Victime des coupures chroniques d'électricité que connaît le quartier, un soir de février 1990, la coupe est pleine : les étudiants plongés dans l'obscurité en pleine période d'examen descendent dans le rue, érigent des barrages, cassent des voitures, violente leurs conducteurs. Le lendemain, attroupés devant le rectorat de l'Université, un étudiant se détache de ses paires, arrache le drapeau du parti unique et le déchire sous les applaudissements de la foule. Les forces de l'ordre interviennent suscitant les vives protestations du principal syndicat des professeurs d'Université qui entre en grève illimité, exigeant instamment le retrait des forces de l'ordre, la démission du recteur, la fin du parti unique et l'instauration du multipartisme.
Celle-ci est concédée le 30 avril 1990, mais alors que l'effervescence contestataire commençait à se propager en dehors des milieux étudiants, une expédition punitive commandée par le général Robert Guéï est organisée dans la cité universitaire de Yopougon.
Alors qu'un peu partout en Afrique, les pouvoirs autoritaires chancelaient face à la rue annonçant l'avènement du multipartisme, le zouglou se fit le porte parole de cet élan :
" Les Congolais avaient leur rumba qu’ils déclinaient à loisir en boucher, kawacha, kwassa kwassa, kayebo, zaïko, avec chaque fois les déhanchements encore plus lacifs. Notre problème en Côte-d’Ivoire, n’était pas de ne pas savoir dériver une musique d’une autre, mais de jouer chacun pour notre propre compte, de construire partout et tous les jours des chapelles éphémères. " ziglibity, ziguéhi, zouglou, zoblazo, zogada..., chez nous, tout se danse en z ", chantera N’st Coffies. Mais à ce jeu multiplicateur des styles en x ou en z, difficile de construire un courant musical qui dégageun air de famille. Pendant ce temps, chez nos voisins, highlife rythmait et rythme toujours avec Ghana. Sa variation nigériane privilégia tantôt l’accordéon avec I. K. Dairo, tantôt la guitare solo avec Sunny Ade, mais à travers ces aventures, le highlife resta le highlife. Et le tentemba ? Qui ne connaissait le Tentemba guinéen internationalisé par le Bembeya Jazz national ? Quant à nous, enfants d’Houphouët-Boigny, nous demeurions sceptiques : quand donc aurons-nous notre musique nationale ? Quel jour plaira-t-il au très haut de nous gratifier d’une musique qui, rien qu’à ses premières notes, évoquera, signalera la Côte-d’Ivoire de l’Ouest à l’Est et du Nord au Sud ? " Yacouba Konaté, p. 778.
Si le zouglou parle à tous les Ivoiriens, c'est d'abord parce qu'il leur parle nouchi :
" Loin des périphrases pompeuses, il monte un univers d'images et d'expressions vives, fabrique des mots nouveaux, restaure les noms propres en verbes et les verbes en noms. " Yacouba Konaté, p. 783.
Le nouchi est un français délibérément détourné, piochant ses mots à droite, à gauche. Évitant les restriction des langues locales, il devient au même moment que le zouglou la lingua franca de la ville ivoirienne que riches et pauvres comprennent, mais dont les vrais esthètes sont dans la rue. Avec le nouchi, le zouglou parle aux Ivoiriens parce qu'il leur parle de leurs problèmes : ceux des étudiants, mais aussi de Dieu, de Satan [03] et de l'impuissance sexuelle [04] ; le zouglou donne la voix aux femmes [05], accuse les parents ["Vérité", Les Bavars] et met en garde ceux qui voudraient quitter leur pays, avec un sens délicieux de la formule :
" À Paris quand tu vois un Blanc, il est sale, mais sa maison est propre, mais quand tu voix un Noir, il est propre mais sa maison est sale !!! "
" Paris ", Petit Yodé et l'Enfant Syro [06].
Mais, le zouglou n'a pas que le sens des mots : s'il est vraiment libérateur, c'est parce qu'il est un exutoire tout autant pour la parole que pour le corps. Cette libération le zouglou ne l'énonce pas simplement, mais l'accomplit :
" Le saviez-vous, note Yacouba Konaté, à Abidjan on ne dit pas, 'je danse le zouglou', on dit 'je libère en zouglou'." p. 783.
En effet, c'est du Zouglou que le Mapouka tirera quelques années plus tard son efficacité quasi-mécanique. Danse pelvique que certains tiennent même pour l'origine du twerk, le Mapouka voit le jour en Côte d'Ivoire et ferra l'objet d'une hystérie générale au milieu des années 1990. " Poses lascives, mouvements très suggestives " [Envoyé spécial, 08], le Mapouka aura ses ambassadrices, les Tueuses, qui le feront connaître sur toutes les scènes du continent africain et même au-delà. Taxé de pornographique par ses détracteurs, le Mapouka sera rapidement censurés : les cassettes retirées de la vente, les vidéos interdites de diffusion sur la télévision ivoiriennes, et les concerts des Tueuses annulés.
Pourtant rien n'y fera, les enregistrements circuleront sous le manteau et le Mapouka sera progressivement réhabilité. Propulsé au devant de la scène par l'armée qui prend le pouvoir en décembre 1999 sous le commandement du général Robert Guéï (le même qui avait réprimé la révolte étudiante de Yopougo), le mapouka parachève cette liesse populaire dont le zouglou avait été l'étincelle.

Mais les grandes messes populaires orchestrées par l'armée n'ont jamais su faire taire le zouglou, et Yopougon resta, même après l'assassinat du général Guéï, un bastion de la révolte étudiante, un temps protégé par son propre service d'ordre. On y danse encore aujourd'hui le zouglou qui, aux dires de certains Ivoriens, n'aurait rien perdu de son esprit. Etonnant de voir que Didier Bilé, enfant de Yopougon, leader des Parents du Campus et auteur du premier succès zouglou, en donnait la recette dès le début :
" Danse philosophique qui permet à l’étudiant de se réjouir et d’oublierun peu ses problèmes. Dansons donc le zouglou ! "
" Gboglo Koffi ", Les Parents du Campus, [02].
[EN] Born at the beginning of the 90's, twelve years before "Premier Gaou" by Magic System entered the French chart [07], Zouglou marks the musical liberation of Ivory coast peoples by themselves. But, beside Magic System or even the Mapouka, who has ever heard in France of Zouglou ?

After the death of President Félix Houphouët-Boigny in 1993, who led the country from its independence in 1960, it is hard for Ivory Coast to keep its head up. The new government of Henri Konan Bédié is openly criticized due to various problems of governance.

In fact, the motives for discontent are deeply rooted in the 80's economic crisis. While Ivory Coast was distinguished during the 70's among other West African nations for its spectacular development, the country is confronted at the end of the decade with the fall of cacao and coffee prices. Despites various attempts by President Houphouët-Boigny to reassure its people, the crisis is real and none of the several structural adjustment plans seems to change anything. A loincloth is created with the name "Conjoncture" - i.e. "economic crisis" - a beer with the same name too. In the University, student rooms are overcrowded and scholarships are not paid anymore: or it is precisely students who will bring Zouglou to existence:
"Oh, student life!
It is beautifull but still there are a lot problems
When you see a student, you feel envious,Dressed up to the nines, without Ghanaian products
But in fact, you have to understand his situation to discover the despair and the misery of student,
Oho ! God, what have we done to deserve such a punishment?
And it is this way to implore the Lord that gave birth to Zouglou!"
Didier Bilé, "Gbolo Koffi", Les Parents du Campus, 1990 [02].
In 1980, the politic of deconcentration of the University gave to Yopougon, the biggest township of Abidjan, a campus. In the 80's, Yopougon was a place to party, competing with Treichville to be the core center of the libidinal economy of the capital, with more than two thousands maquis [a "maquis" is a bush, here refering to a small restaurants where you can drink, eat, listen to music and meet girls]. But beneath the facade of dilettantism, students were hardly aloof from all of the problems affecting the country.
One night of February 1990, while deeply immersed in exam studies, Yopougon is victim of a power cut. While power cuts seemed to have become chronic at that time, this one was the drop of water that made the vase overflow: students took the street, set up roadblocks, broke cars and bullied their drivers. The next day, students gathered around the Rectorate of the University, one of them pulled down and tore the flag of the one-party State uneder the acclamations of the crowd.
The Police intervened producing a huge protestation from the most important university professors trade union calling for an unlimited strike and asking the police to withdraw, the Rector to resign, and the single party system to end. De facto, the single party system ended on April the 30th, but the event was followed by a punitive expedition led by Major General Robert Guéï in Yopougon township.
While everywhere in Africa authoritarian power were falling in front of multi-party system, Zouglou gave voice to the Ivorian impetus.

Zouglou talks to all Ivorians, cause it talks nouchi. Avoiding the limitation of local dialects, Nouchi makes a hijacked and conscious use of French and some other languages. "Turning proper names to verb and verb to proper names", wrote Yacouba Konaté, Nouchi became at the same time a lingua franca understood by almost all urban Ivoirians, whether poor or wealthy, but whose real poets were the street urchins.
On the other hand, Zouglou talks to Ivoirians cause it talks about their problems : student problems, God and Devil [03], sexual impotence [04]. Zouglou gives voice to women [05], accuses parents ["Vérité", Les Bavars], and warns migration candidate, with a delightful sens to find a good formula :
"In Paris, when you see a white person, he is dirty, but his house is clean, but when you see a black man, he is clean, but his house is dirty!!!"
"Paris", Petit Yodé et l'Enfant Syro [06].
But Zouglou is not just freeing in words, it is also in bodies. As Yacouba Konaté wrote :
"In Abidjan, you don't say 'I dance the zouglou', but 'I free in zouglou'"
Indeed Zouglou then gave birth to Mapouka. Mapouka dance is focused on pelvis moves, and that's why one may have quote it as the origin of Twerk: what is sure, is that Mapouka was the center of national craze in the middle of the 90's. With unique suggestive moves, Mapouka found some ambassadresses with the Tueuses – ie The Killers of Mapouka – who led the dance to be known all over Africa and abroad. Labelled "pornographic" by its opponents, the Mapouka was momentarily censored. But still the craze did not go down and tapes went to be sold illicitly. Mapouka was soon rehabilitated, and even praised by the army who took the power in December 1999 under the leadership of general Guéï – the one who repressed the student uprising of Yopougon.

However, popular gatherings orchestrated by militaries have never overshadowed zouglou, and Yopougon, remained a bastion of student voice even after general Guéï's murder in 2002. Nowadays Yopougon peoples still "free in zouglou" and according to some Ivorians, zouglou spirit is still intact. Interesting to note, that this message was all contained in the words of Didier Bilé, student of Yopougon and leader of Parents du Campus, who wrote the first zouglou success:
"Philosophical dance which allowed students to revel and forget a bit their problems. Let's dance the zouglou!"
"Gboglo Koffi", Les Parents du Campus [02].

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